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L’offre et la demande. Cette phrase clé est à la base de l’économie d’aujourd’hui. Un produit est cher s’il est très demandé et inversement très peu cher ou bon marché s’il est peu demandé. Nous ne reviendrons pas sur vos cours d’économie-gestion du lycée, mais force est de constater que cette notion qui s’est formalisée à la fin des années 1830 avec le grand mathématicien et philosophe français Augustin Cournot va nous être très utile tout au long de cet article. La licence Dragon Ball n’échappe pas à la règle et vous verrez au fur et à mesure de votre lecture cette dérive qui perdure encore aujourd’hui.

I°) Historique de l’inflation (1984 – 1998)

Dragon Ball naît en 1984 de l’esprit du célébrissime Akira Toriyama, personnalité ultra discrète que l’on ne présente plus, même si ses sorties médiatiques se comptent sur les doigts d’une seule main lorsque ce dernier était à l’apogée de son art. Bandai, la célèbre entreprise japonaise et la troisième plus grosse entreprise en terme de production de jouets au monde, décide, grâce au succès grandissant des aventures de Son Gokū, d’accompagner la licence avec son lot de produits dérivés, allant du set de bain en passant par les gashapons et les snacks en tout genre. Les fans sont au rendez-vous et s’amusent à collectionner les différents objets à l’effigie de nos héros. Akira Toriyama est paradoxalement très en retrait et très déconnecté sur le volet merchandising et il n’est pas rare que des cartons s’entassent chez lui, sans que ce dernier n’y prête guère attention (cf « Akira Toriyama & Dragon Ball, l’homme derrière le manga » de William Audureau, éditions Pix’n Love).

Parallèlement aux jouets, des magazines hebdomadaires comme le Weekly Shonen Jump organisent des concours pour attirer le plus de lecteurs possible. Certains numéros (par exemple les 41 et 42 de 1994) organisent des événements dans tout le Japon en partenariat avec les grosses sociétés de jouets de l’époque (Bandai et Amada, entre autres) pour faire gagner des objets limités à quelques milliers d’exemplaires (limited 6000 par exemple).

Encore plus fort, le V-Jump du mois de juin 1991 permettra à trente chanceux, en collant un bon de participation qu’on trouvait dans le magazine et en envoyant le tout par lettre postale, de remporter sur tirage au sort une magnifique horloge Dragon Ball et à 300 autres de remporter une tapisserie reprenant la frise des Carddass DB91. Ce magazine permettait par ailleurs d’avoir accès à des informations sur le Jump Victory Festival organisé deux mois plus tard en août 1991 à deux endroits différents (Osaka et Tokyo). Ce dernier proposera un tournoi Carddass avec pour tous les participants le porte-clés doré représentant Son Gokū et Son Gohan, ainsi que pour les quatre meilleurs (les deux finalistes du tournoi de Tokyo et d’Osaka) un trophée limité donc à quatre exemplaires. L’événement permettait aussi de gagner la version dorée du jeu DBZ2 sur Famicom.

D’autres concours organisés par Amada (célèbre fabricant de cartes) permettront également de gagner des cartes limitées exceptionnelles de par leur beauté et leur rareté (3D, Gold card…).

Ces quelques concours que j’aime à raconter sont autant d’exemples qui illustrent le caractère ultra limité des objets à gagner et qui vont alimenter l’inflation des prix pour les années à venir.

La fin du manga Dragon Ball en août 1995 et la fin de l’animé fin fanvier 1996 laisse la licence avec une multitude de produits que les fans s’arrachent. D’autres objets plus atypiques comme les cellulos (pièces uniques permettant de réaliser un épisode de la série animée) et qui n’étaient normalement pas destinés aux circuits de ventes traditionnels seront eux aussi proposés, preuve de l’engouement pour la série et pour les fans de s’accaparer un bout de leur animé préféré.

II°) Le creux de la vague (1999-2009)

Dragon Ball étant terminé, les sorties de produits dérivés se font moins fréquentes (ou en tout cas à un rythme un peu moins effréné). Les fans « casual » (qui surfent sur la folie du moment) se détournent peu à peu du phénomène Dragon Ball pour se concentrer sur les nouvelles grosses licences à potentiel du moment (Naruto, One Piece, Bleach), laissant les fans hardcore presque seuls sur le marché des produits dérivés. La « hype » étant retombée, on assiste à une légère diminution des prix des produits déjà existants (les prix des produits sortant à ce moment-là ne nous intéressent pas). Il n’est pas rare de faire de bonnes affaires sur les différents sites d’enchères (eBay pour les occidentaux et Yahoo Auctions pour les japonais). Le taux de change du yen est d’ailleurs particulièrement attractif, notamment entre 2003 et 2008 avec une pointe en juillet 2008 à 168 yens pour 1 euro, juste avant la crise des subprimes (aujourd’hui le taux est de 120 yens pour 1 euro). L’achat sur internet se démocratise, ce qui permet aux collectionneurs (notamment aux occidentaux n’ayant pas ou très peu accès aux produits japonais des années 90), d’avoir tout, et tout de suite. Les collectionneurs français, espagnols et italiens (déjà conquis par la licence), peuvent donc acheter depuis leur ordinateur leurs goodies préférés sur Yahoo en passant par un intermédiaire. Les collectionneurs américainsn qui découvrent pour la première fois Dragon Ball début des années 2000, vont eux aussi être de la partie même si ces derniers pourront également bénéficier d’une grande quantité de produits destinés à leur propre marché à fort potentiel (figurines, cartes…).

En parallèle, des initiatives plus ou moins couronnées de succès verront le jour, ayant pour objectif de redynamiser le marché des produits dérivés au Japon et dans le reste du monde. Le plus parlant d’entre eux est sans conteste la mise sur le marché des Card Game fin 2003 au Japon, pour fêter les quinze ans des Carddass. Nous passons donc des cartes à collectionner aux JCC (jeu de cartes à collectionner), modèle inspiré du célèbre jeu Magic the Gathering (1993), et des TCG Pokémon (1999). Le succès est immédiat. La finalité n’est plus la même, puisque nous passons de cartes passives dans un classeur à des cartes « actives » qui permettent de gagner une partie contre un adversaire. Ce système ayant déjà été introduit avec certaines collections Bandai des années 90 (Carddass, Super Battle et Super Barcode Wars), mais en beaucoup moins poussé. Le but était de reconquérir les fans et de redynamiser un marché en stagnation depuis plusieurs années. D’autres séries de cartes sortiront comme les Data Carddass en mars 2005, les Super Card Game en mars 2006 et plus récemment les Dragon Ball Heroes en 2010 sur borne d’arcade (série qui continue d’ailleurs aujourd’hui). Les figurines ne sont pas en reste puisque de nombreuses gammes beaucoup plus qualitatives que celles des années 90 (Full Color Battle ou Super Battle pour ne citer qu’elles) verront le jour, comme les Gashapon HG de Bandai entre 2002 et 2010 ou les Banpresto HQ DX,de 2008 à 2010. Enfin, on pourra également parler de la multitude d’éditions du manga Dragon Ball qui verra le jour au Japon et dans les différents pays à fort potentiel (France, Espagne Italie, Asie du Sud Est, Etats Unis…).

Tout cet engouement mercantile autour de Dragon Ball, couplé au boom du marché Américain et à la remasterisation de l’animé Dragon Ball avec la sortie de Dragon Ball Kai en 2009, va participer à l’inflation des produits existants à partir de cette date. L’émergence des nouveaux riches Chinois ne va faire qu’enfler la bulle autour de Dragon Ball, jusqu’à exploser avec l’arrivée de Dragon Ball Super.

III°) La Bulle explose (2009 à aujourd’hui)

La série Dragon Ball Super débute en juin 2015, deux ans après le film Battle of god (30 mars 2013), introduisant les nouvelles aventures de Son Gokū et de ses amis. Une campagne sans précédent voit le jour avant et après la sortie du film pour faire découvrir au monde entier la nouvelle série Dragon Ball Super et la suite du célèbre manga d’Akira Toriyama dessinée par le talentueux Toyotaro. Peu de personnes passent entre les mailles du filet, tant et si bien que chacun veut à sa manière découvrir ou redécouvrir la saga mythique des années 80 et 90. Cet état d’esprit s’accompagne d’une ruée vers tout ce qui touche de près ou de loin à Dragon Ball (cartes, figurines, cellulos, goodies en tout genre…), provoquant une flambée des prix.

Les entreprises ne sont pas en reste et ont bien compris les enjeux du moment : Bandai multiplie les événements autour de Dragon Ball au Japon et dans le monde entier. Elle instaure des précommandes sur certains de ses produits pour susciter la demande et provoquer le manque par la suite (Carddass complete box, et premium set en vente à certains événements au Japon…). Cela lui permet également de produire au plus juste et donc de ne pas avoir d’invendus.

Une anecdote qui illustre parfaitement la démesure de l’impact de Dragon Ball sur les fans est celle de MartyJapan qui, voulant se procurer un Carddass premium set lors d’un événement au Japon, est venu porter secours à une vieille dame (qui elle-même était venu acheter le précieux), se faisant bousculer par un groupe de revendeurs chinois venus tout spécialement pour dévaliser le stock de cartes et les revendre plus cher sur Internet. La passion n’a plus de limites et Dragon ball est élevé au rang de licence mythique dont tout le monde veut profiter.

La flambée des prix se traduit inévitablement par de la spéculation. On n’hésite plus à acheter et revendre plus cher quelques jours, semaines ou mois plus tard tant qu’on arrive à en retirer une plus-value et tant que la demande est là. Le marché de la figurine est particulièrement touché notamment avec Tsume et ses figurines très qualitatives où certaines pièces sont revendues deux à trois fois leur prix.

La venue des nouveaux riches, pour la plupart chinois, explique en partie cette flambée des prix. N’ayant pas ou très peu de limites, ces derniers sont prêts à mettre en jeu des sommes astronomiques pour acquérir les pièces les plus rares ou pour tout simplement compléter leur collection. Certains collectionneurs ayant moins de moyens sont parfois poussés à contracter des crédits à la consommation pour assouvir leur soif de passion. Un marché parallèle de la contrefaçon ou de produits non officiels est d’ailleurs très présent (figurines et cartes), permettant aux collectionneurs peu regardants sur la qualité et l’authenticité, ainsi qu’aux collectionneurs ayant peu de moyens, de trouver leur bonheur.

Un exemple de la puissance du marché chinois concerne les SuperHero et Adali, ces cartes Taiwanaises non officielles apparues dans les années 90 par Bibi Toys et inondant le marché Chinois. Ces cartes sont aujourd’hui vendues très chères car, d’une part elles représentent un sentiment de nostalgie pour les collectionneurs chinois qui veulent à nouveau les collectionner, et d’autre part parce qu’elles intéressent les autres collectionneurs du monde entier (loi de l’offre et la demande). Cette collection non officielle a donc une très forte valeur marchande, le tout étant alimenté par le marché chinois.

Les produits estampillés Dragon Ball Super étant pour la plupart assez faciles à se procurer aujourd’hui, on assiste à un retour aux sources de la part des collectionneurs qui veulent se procurer ce qui se faisait dans les années 90. Tous les produits dérivés sont concernés, et plus particulièrement les cartes et les cellulos. L’offre est ultra limitée et la demande très présente. On assiste à une envolée des prix sur les objets les plus rares pouvant parfois dépasser les 10 000 à 15 000€ aujourd’hui (set des PP3000, certains harmony cels et pancels, Carddass limited 3000). Les cellulos peuvent d’ailleurs être assimilés au marché de l’art, des pièces uniques étant vendues au plus offrant.

IV°) Une lueur d’espoir ?

Depuis trente-cinq ans, la saga Dragon Ball déchaine les passions. Elevée au rang de licence mythique, elle suscite admiration et passion pour les uns et spéculation pour les autres. Il n’est pas rare de basculer d’un côté comme de l’autre pour assouvir sa passion, mais une chose est sûre : Dragon Ball fait vendre et l’engouement est encore là plus de trois décennies après. La reprise de Dragon Ball Super a été bénéfique pour beaucoup, voulant continuer à suivre les aventures de Son Gokū, mais a aussi été très néfaste pour les collectionneurs sur le marché de l’occasion des produits dérivés. Un nombre considérable de nouveaux collectionneurs ont fait leur apparition, les nouveaux riches en provenance de Chine veulent aussi leur part du gâteau et on assiste inévitablement à une flambée des prix. Les produits d’occasion n’étant plus produits et l’engouement autour de la licence ne faisant que croitre, une baisse des prix est pour le moment inenvisageable. Est-ce un mal pour un bien ? Chacun se fera son opinion sur la question. La loi de l’offre et de la demande n’étant pas réservée qu’à Dragon Ball, on pourra se consoler en allant sur d’autres licences moins connues et moins chères (Gundam par exemple), l’important étant encore de collectionner comme on veut et surtout comme on peut. Et comme le dit un célèbre collectionneur retraité de la Carddass : collectionner, c’était mieux avant ?

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